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Habituellement nous vivons constamment dans le jeu de nos projections. Notre karma, les empreintes latentes en notre esprit, conditionnent notre perception du monde et nous ne percevons jamais la réalité, le « réel tel quel », mais le résultat d’une interprétation du réel conditionnée par notre karma. Le réel passe au travers du filtre déformant de notre mental habituel. Nous projetons sur la réalité toutes sortes de notions, d’apparences, et plutôt que percevoir le réel, nous n’en percevons que notre version.
Nous vivons ainsi dans une sorte de bulle, de sphère, avec nous au centre et notre monde autour. Chacun a tendance à vivre dans sa sphère et il y a plus ou moins de rencontres,
d’interpénétrations ; cela dépend de l’opacité de la sphère...
Cette attitude a quelque chose à la fois de problématique, de conflictuel mais aussi de rassurant : nous avons notre petit monde et nous restons tranquille dedans, peinard. L’apprentissage spirituel nous propose d’apprendre à ouvrir ce petit monde, notre bulle. C’est la découverte et la pratique de l’ouverture.
Lorsque nous ouvrons cette bulle ou, dans un premier temps, lorsque les limites de celle-ci deviennent plus perméables, il y a d’autant plus d’échanges avec l’autre et de participation à
l’énergie fondamentale du réel. C’est de l’échange que vient l’énergie de compassion et d’amour : l’ouverture amène une possibilité de communication dégagée qui est le fondement de l’amour et
de la compassion.
Nous pouvons aussi noter qu’une réceptivité à l’autre, une attitude aimante, nous incite à communiquer avec et à s’ouvrir à lui. C’est ainsi que l’amour propose l’ouverture et que l’ouverture amène une communication aimante.
Le cœur de l’enseignement du mahayana peut se résumer à la découverte et à la pratique de bodhicitta. Bodhicitta est un mot sanscrit. « Bodhi » signifie éveil et « citta » signifie esprit ou, comme nous l’avons vu précédemment, cœur-esprit.
Bodhicitta a deux niveaux : un niveau ultime et un niveau relatif.
Le niveau ultime de bodhicitta est une expérience au-delà des relations, une expérience immédiate non dualiste ; et bodhicitta relative est une attitude de compassion fondée sur l’abandon des frontières de notre territoire. Cultiver bodhicitta au niveau relatif est, au sein d’une expérience dualiste, l’apprentissage d’une relation qui ne soit pas conflictuelle, passionnelle et égocentrée. C’est communiquer d’une façon attentive et douce.
Dans la progression, il y a une évolution et nous nous entraînons généralement d’abord à bodhicitta en situation relationnelle pour, ensuite, découvrir l’expérience de bodhicitta ultime. Nous
apprenons à être réceptif aux autres, à être touché par les autres, à sortir du cocon ou de la bulle de notre petit moi en développant une attitude de compassion véritable et, cette ouverture
s’approfondissant, se développant, elle devient une prémisse à l’expérience de non-ego. Lorsque l’expérience de non-ego est devenue une réalité, lorsqu’elle est réalisée, c’est alors
l’expérience de non-soi, de vacuité, bodhicitta ultime.
Il est important de bien voir que la compassion se trouve au début, au milieu et à la fin du chemin. Il ne s’agit pas particulièrement d’être éveillé pour ensuite être compatissant. Ça serait
plutôt l’inverse. Il s’agit d’abord d’être réceptif aux autres, de dépasser par là les fixations égocentrées, puis, dans cette ouverture, de découvrir le sens profond de l’ouvert, de la
non-référence, qui est finalement la réalisation de la vacuité. Et dans cette réalisation de la vacuité s’exprime ultimement la forme la plus profonde de la compassion : la compassion sans
référence d’un Bouddha.
Donc l’expérience, la réalisation de la vacuité est le lieu de la compassion la plus profonde : une compassion au-delà des notions habituelles d’aimant et d’aimé, de quelqu’un aidant quelqu’un
d’autre.
Développer bodhicitta est la pratique du bodhisattva. Les enseignements du mahayana, du grand véhicule ou du véhicule universel, sont fondés sur l’idéal du bodhisattva : se consacrer aux autres, se consacrer au monde avec compassion et ouverture, avec amour et sagesse.
Le bodhisattva prend conscience de la somme de problèmes, de confusions, de souffrances, et n’y reste pas indifférent mais se sent concerné et essaie de faire quelque chose. Le vœu de
bodhisattva est l’expression de notre détermination à travailler avec toute la confusion et les problèmes où qu’ils soient et quels qu’ils soient... Ce qui ne veut pas dire que nous allons tout
transformer dans l’instant, mais que nous avons cette motivation qui est une attitude de compassion authentique. C’est dans cette attitude de compassion que nous réalisons profondément ce qui
est bon, profitable, utile aussi bien pour les autres que pour nous-même.
Cette attitude de bodhisattva, qui est celle que nous nous sommes proposés de découvrir, demande un état d’esprit intrépide. Comme nous venons de le voir nous sommes habituellement dans notre
petite bulle, fermé, replié sur nous-mêmes, mais en même temps tranquille, « au chaud ». L’attitude du bodhisattva nous demande de faire un pas dans l’ouvert, d’apprendre à sortir de cette
bulle, d’accepter d’être exposé à l’inconnu, à des situations nouvelles, imprévisibles et d’abandonner nos petits repères ordinaires pour, de manière intrépide, avancer dans l’ouvert, à la
rencontre de l’autre, des autres, de la réalité. C’est une découverte sans a priori, sans préconceptions.
Nous savons que c’est possible, d’autres l’ont fait avant nous, ils en apportent le témoignage et nous encouragent, nous aident. C’est possible, mais cela demande de notre part ce courage et
cette témérité.
La pratique de Lodjong est une approche extrêmement pratique pour inscrire bodhicitta dans la vie quotidienne. Elle nous propose un ensemble de points de repère, de conseils et d’instructions qui constituent une approche méditative pratique. Il s’agit de l’essence du mahayana appliquée.
Nous allons voir comment cet apprentissage s’articule autour de bodhicitta ultime et de bodhicitta relative. Dans n’importe quelle situation de notre vie, bodhicitta ultime va être une
expérience de transparence, un instant dans lequel la situation cesse d’être solide, figée : un instant de lâcher-prise, d’ouverture et de transparence.
Bodhicitta relative va être l’apprentissage d’une attitude dans laquelle on renverse, on intervertit les priorités habituelles de l’ego. Nous apprenons à mettre l’autre à notre place et à nous
mettre à la place de l’autre. Nous renversons les priorités égoïstes habituelles et nous développons dans les situations relationnelles une bienveillance, une compassion, une qualité de douceur
et d’amour au sens profond.
L’apprentissage de l’esprit commence par nous introduire à bodhicitta dans son aspect ultime. C’est une introduction immédiate.
Il y a à cela plusieurs raisons. Entrevoir certains aspects de bodhicitta ultime peut être une base saine pour une pratique de bodhicitta relative. D’autre part, en percevant les difficultés de
bodhicitta dans son aspect ultime, nous pouvons être beaucoup plus réceptif à la nécessité de la pratique de bodhicitta dans son aspect relatif.
Nous pouvons aussi nous dire que nous partons de l’absolu parce que nous partons de ce qui est là, fondamentalement. Nous partons du début, ce qui semble tout à fait logique. Le cœur-esprit
éveillé, l’éveil, dans toute sa perfection, est déjà là ; et il est même le fond de notre expérience, le fond de notre esprit. Non seulement nous avons le germe de l’éveil, mais nous avons même
déjà tout l’éveil immanent. Il ne s’agit pas tant de faire de l’horticulture, d’arroser ces germes, de leur mettre de l’engrais, un tuteur, de les tailler...
Il ne s’agit pas tant de tirer sur les pousses pour les faire grandir que de réaliser que l’arbre dans sa plénitude est déjà là. Dans bodhicitta absolu il y a une dimension fondamentale de non-effort, de non-agir. C’est le non-agir des conceptions. Reposez-vous des conceptions, relaxez-les et à ce moment-là il y a un instant d’ouverture, de clarté et de réceptivité-disponibilité qui est un instant de cœur-esprit éveillé absolu.
Dans notre expérience habituelle ce cœur-esprit éveillé absolu est déjà là, même s’il est voilé, brouillé, parasité ; et il peut être là d’une façon beaucoup plus pleine chaque fois que nous faisons cet instant de pause, de relaxation radicale des conceptions et que nous entrons dans l’expérience d’ouverture, de clarté et de sensitivité. C’est ce que nous apprenons à faire dans la pratique du rappel.
Le rappel n’est pas conceptuel : c’est revenir à cette expérience. Les rappels sont des moments où nous nous « dépensons », ce sont des moments de dépense radicale et nous partons les
rencontrer au fil de nos activités quotidiennes, de plus en plus fréquemment avec l’apprentissage. Ces moments de rappel sont l’inspiration du cœur-esprit éveillé ultime. Cette inspiration peut
animer d’autres formes de pratiques à un niveau plus habituel, c’est-à-dire conceptuel et nous faire vivre avec une dimension de cœur, avec une dimension d’expérience très profonde. Nous
partons ainsi du cœur-esprit éveillé absolu : il est source d’inspiration.
Nous entrons dans sa présence par ces expériences répétées et en même temps nous nous rendons compte aussi de la nécessité d’une autre pratique plus simplement en rapport avec les situations
relationnelles de notre vie habituelle. Ce sera le cœur-esprit éveillé au niveau relationnel que nous développerons plus par la suite.
à suivre...