V – PRENDRE LE QUOTIDIEN COMME VOIE.
« Médite les apparences illusoires comme les quatre kaya, c’est l’insurpassable protection de sunyata. »
Kaya est un terme sanscrit, kou en tibétain, qui signifie corps. C’est un terme honorifique qui fait référence aux corps du Bouddha.
On entend par corps du Bouddha, non pas des corps physiques habituels, mais différents plans de l’éveil.
L’état de Bouddha, dans sa réalité foncière, peut être envisagé suivant différentes perspectives simultanées et complémentaires appelés les quatre corps du Bouddha. « sunyata » est aussi un mot
sanscrit qui est souvent traduit par « vacuité ».
Cette maxime nous suggère de reconnaître les circonstances de notre vie comme des productions de notre esprit et, en ce sens, comme des illusions.
Nous avons déjà parlé de voir le monde comme rêve, comme projection ; ici, il s’agit de développer, d’intégrer cette expérience au quotidien.
Dans les situations de chaque jour, nous cultivons des moments de rappel, de transparence, d’ouverture, dans lesquels notre expérience de l’instant peut être reconnue comme étant les quatre
kaya.
En d’autres termes, il est possible, où que nous soyons et n’importe quand, de reconnaître à cet instant la présence de l’éveil. Là, maintenant, lorsque nous faisons une pause, il y a ce rappel
de bodhicitta ultime.
En fait, il s’agit d’apprendre à reconnaître les situations de notre vie comme étant les quatre corps d’un Bouddha. « Bouddha » ici ne se réfère pas à un personnage mais à notre nature de Bouddha
telle qu’il est possible de la percevoir en chaque situation et en chaque instant.
C’est la pratique de bodhicitta ultime : reconnaître cette présence de l’éveil en toute situation.
Toute expérience du samsara peut être le lieu de la reconnaissance de l’éveil ; et si nous reconnaissons l’éveil, les trois corps du Bouddha, en une expérience quelle qu’elle soit, cette
expérience du samsara devient une expérience libre, une expérience éveillée.
C’est le sens de l’indissociabilité du samsara et du nirvana.
Il s’agit de reconnaître d’abord la nature vide de nos expériences habituelles.
Les objets que nous expérimentons n’ont pas la réalité que d’ordinaire nous leur attribuons : ils sont vides d’entité, ils sont simplement des désignations mentales, conceptuelles, des
étiquettes.
Reconnaître cette vacuité et, dans son expérience, dépasser la notion de phénomène stable ayant une existence en soi est l’expérience de shunyata, de vacuité.
Cette expérience est ouverte et dégagée, sans fixation. Cette ouverture spacieuse, dégagée, est dharmakaya, le corps de vacuité – « vacuité » signifie ici absence de fixation, de référence, de
concept.
Mais cette perception ouverte, au-delà de l’expérience d’entités, n’est pas une absence d’expérience : il y a encore des apparences claires, précises, lumineuses.
Dans ce dégagement la situation a son dynamisme, les apparences de celle-ci apparaissent tout simplement et, dans ce qu’elles peuvent avoir de précis, de vivace, elles constituent le nirmanakaya,
le corps d’émanation.
Ensuite la conjonction du dégagement du dharmakaya et de la simple apparence du nirmanakaya, c’est-à-dire une expérience claire et lucide dans un espace ouvert libre de fixations, est le
sambhogakaya, le corps d’expérience parfaite. Et la situation dans sa globalité est le svabhavikakaya, le quatrième corps, qui exprime l’union indissociable des trois premiers.
Reconnaître les quatre corps est aussi en rapport avec nos pensées.
Lorsque nous expérimentons notre esprit, celui-ci a un espace dans lequel toutes nos expériences, toutes nos pensées, toutes nos émotions apparaissent.
Cet espace dépourvu de limites est dharmakaya ; les pensées, les émotions, tous les phénomènes qui apparaissent sont nirmanakaya ; et l’apparition des pensées ou des phénomènes mentaux dans cet
espace a une qualité diaphane, transparente – « comme un nuage qui apparaît dans le ciel » – qui est sambhogakaya.
Il y a les apparences et la vacuité. La vacuité est dharmakaya, les apparences sont nirmanakaya et les apparences vides sont sambhogakaya.
Cette transparence, que nous pouvons découvrir dans la méditation assise, est une double transparence : du sujet et du monde ; et cette expérience est, comme nous le dit la maxime, de toutes les
protections la meilleure.
En effet elle développe la transparence des deux termes qui habituellement sont antagonistes, le sujet et l’objet, et sans ces deux termes il ne peut y avoir de conflit : pour qu’il y ait
conflit, il faut qu’il y ait opposition entre un et deux, entre moi et autre.
L’expérience de cette transparence amène une solution – au sens littéral – des deux termes dans l’expérience de shunyata.
Cette expérience est la protection qui nous protège de l’autre. Entendons-nous bien, l’expérience de shunyata ne nous protège pas des « autres-agresseurs » mais de l’altérité : en son sein c’est
la notion même d’altérité qui disparaît. Nous sommes alors protégé de la dualité qui nous fait percevoir toute situation en termes de moi et d’autre.
Cette expérience est le lieu de la non-peur : il n’y a rien à gagner ni rien à perdre. Tout ce qui peut être perdu l’a déjà été... et c’est comme ça que tout est gagné. Ce qui était mortel est
déjà mort et il n’y a plus personne pour avoir peur de quelque chose d’autre.
C’est l’insurpassable protection de shunyata. Nous sommes protégé lorsque nous vivons en présence. Vivre en la présence est l’ultime protection. C’est cette protection qu’ont fondamentalement les
bodhisattvas, ce qui leur permet d’être vaillants.
Cette protection est présente en le cœur-esprit éveillé ultime, mais l’est aussi dans les moments de rappel qui émergent de plus en plus fréquemment au sein de notre expérience habituelle.
Ce sont des moments de lâcher-prise, de non-appui, de pause fondamentale, de relaxation essentielle.
Par le rappel, nous injectons ces instants dans notre expérience habituelle : ils l’infiltrent. Ce sont des instants de ressourcement au sens le plus profond de l’expression, de ressourcement
dans notre nature de Bouddha, de ressourcement en la présence.
à suivre...