V – PRENDRE LE QUOTIDIEN COMME VOIE.
« Questions - réponses »
1— Prendre sur soi le malheur des autres, n’est-ce pas un peu masochiste ?
• Il y a toujours un gros problème dans la pratique de Lodjong qui est qu’elle peut être mal comprise et déviée.
Ramener tous les blâmes à une seule chose peut entraîner une culpabilité. Mais la culpabilité en fait n’existe que dans la mesure où nous sommes coupable et pour cela il faut un jugement dont le
verdict est tombé.
La culpabilité est intimement liée au regard de l’autre, c’est-à-dire du juge, du juge qui est le grand inquisiteur.
Il y a à ce moment-là un sentiment d’écrasement, de malaise ; et la culpabilité est d’autant plus forte que le regard des autres est pesant.
La culpabilité vient d’une attitude qui est trop agressive et en celle-ci, d’une certaine façon, nous reproduisons le processus dualiste habituel en nous prenant nous-même pour l’autre : nous
nous posons comme quelqu’un d’autre sur lequel nous tapons, ou que nous dénigrons et que nous posons comme coupable.
Ici, dans la pratique de tonglèn, il n’y a pas du tout de juge, pas du tout de condamnation et par la même pas du tout de culpabilité. « Tous les blâmes se ramènent à une seule chose » est une
vérité d’ordre universel, un théorème.
La déviation est de s’auto-agresser, de se juger, mais dans ce jugement, nous nous posons comme autre et c’est un déplacement complètement illégitime.
L’attitude juste est de se rendre compte que c’est le sentiment égotique qui est la racine des problèmes, et, plutôt que de s’auto-agresser, l’attitude juste est de développer une attitude de
douceur, d’acceptation, de réconciliation et d’amitié.
L’auto-agression renforce l’agression alors que le propos de la pratique est de voir que les attitudes agressives sont justement le problème.
Il s’agit d’abandonner l’agression et c’est cela qui demande une douceur, une réconciliation avec l’autre, c’est-à-dire avec soi-même.
Et la pratique de tonglèn est l’outil de cette réconciliation.
En tout cas il y a une démarche extrêmement pertinente dans le fait de ne jamais jeter le blâme sur l’autre. Un exemple souvent cité est celui de l’agresseur qui nous bastonne.
L’attitude habituelle serait d’être en colère et de lui en vouloir. Mais avant cela, nous pouvons nous demander qui blâmer.
A priori, la souffrance vient du bâton, et le bâton est tenu par la main, par le bras, mobilisé par le corps de l’agresseur ; celui-ci est animé par son esprit et son esprit est animé par ses
passions qui sont elles-mêmes sous-tendues par son attitude égotique.
Donc, fondamentalement, qui blâmer ? Réfléchir ainsi nous permet de travailler avec la racine des problèmes plutôt qu’avec leurs manifestations périphériques.
2— Le problème ne vient-il pas du terme « blâmer » ?
• Effectivement, ce n’est peut-être pas celui qu’il faudrait retenir dans la traduction.
En tibétain le terme a aussi le sens de responsabilité. Il est intéressant de voir la différence entre la culpabilité et la responsabilité.
Nous avons une responsabilité, nous avons une certaine liberté, nous avons aussi certains conditionnements et il est entre nos mains de bien utiliser cette situation.
La façon dont nous en disposons amènera des conséquences, donc nous sommes responsables. Mais si cette notion de responsabilité personnelle existe pleinement dans le Dharma, il n’y a pas par
contre celle de culpabilité telle qu’on l’entend habituellement en Occident.
La culpabilité, en fait, s’inscrit dans tout un réseau de références.
Derrière la notion de culpabilité, il y a finalement, sciemment ou inconsciemment, tout un réseau de significations dont nous avons hérité mais qui n’a rien à voir avec la perspective de la
responsabilité bouddhiste.
Il s’agit de ramener le problème à sa situation, non pas pour s’accuser ou se dénigrer, mais pour se sentir concerné et être capable, à ce moment-là, de remettre en question son point de vue, de
remettre en question ses fixations et d’ouvrir la situation.
La culpabilité a tendance à opérer exactement l’inverse : elle referme la situation dans une auto-accusation.
L’ego est responsable et la perception de sa responsabilité permet de le remettre en question, de remettre en question notre point de vue, nos prérogatives et d’ouvrir la situation.
3— Comment pratiquer dans des situations agréables ?
• Les situations agréables peuvent être utilisées comme une offrande. Ce que nous vivons de bon, d’agréable, nous l’offrons.
Nous pouvons aussi le dédicacer en souhaitant que tous les êtres puissent connaître quelque chose de similaire.
4— Pouvez-vous préciser la notion de dharmapala ?
• En tibétain, dharmapala se dit tcheu kyong, ce qui signifie littéralement « protecteur du Dharma » ; et l’épithète de « protecteur du » est très souvent yéshé, ce qui donne : « protecteur de
connaissance primordiale».
La notion de dharmapala est donc celle de la connaissance primordiale, c’est-à-dire notre intelligence éveillée, en tant que protectrice.
Le dharmapala, dans sa représentation, est une présence éveillée, qui est celle de notre intelligence éveillée, se manifestant particulièrement après les périodes de méditation pour protéger
aussi cette même intelligence éveillée.
La présence du dharmapala, avec son énergie et sa force, a le pouvoir de soumettre, de réduire la confusion de notre mental habituel.
La présence du dharmapala renvoie notre esprit à sa qualité foncière qui est l’intelligence immédiate et, en ce sens, il écarte les passions, la confusion et les différents aspects de celle-ci
qui peuvent faire obstacle au cheminement et à la pratique.
La notion de dharmapala est aussi particulièrement en rapport avec la non-agressivité. L’essence du dharmapala est la non-agression.
Le dharmapala est un aspect du Bouddha, un aspect de l’esprit éveillé et il exprime la bonté se manifestant pour soumettre et réduire l’agression et l’agressivité de l’ego, du mental
habituel.
Le dharmapala est l’expression de l’intelligence immédiate et de sa bonté manifestées sous forme dynamique, telle qu’elles puissent soumettre l’agression, l’agressivité qui est celle du mental
égotique ordinaire.
Ces notions s’éclaireront pour ceux qui feront une pratique dans cette direction.
Dans l’offrande de torma, il ne s’agit pas d’acheter le dharmapala, de marchander avec lui pour qu’il nous protège... ou d’une certaine façon peut-être que si, mais en le payant de notre propre
personne.
Le dharmapala a la capacité de nous protéger dans la mesure où nous rentrons dans sa présence, où nous nous plaçons sous sa protection en rentrant dans sa présence.
L’offrande de torma est donc ici de donner de soi et d’exprimer par ce don notre entrée dans la présence du dharmapala.
D’une certaine façon, on peut dire que l’on se « propicie » ses services en se plaçant sous son égide. Nous demandons finalement au dharmapala de nous renvoyer à notre pratique, de nous renvoyer
à notre intelligence éveillée.
En effectuant cette offrande, nous effectuons une communication avec lui qui lui permet à son tour de communiquer avec nous et de nous envoyer des messages, des rappels et par là même d’opérer
véritablement son activité protectrice.
5— « Vivre les trois corps » n’évoque pas grand chose pour moi...
Nous pourrions dire :
« Médite les trois incorporations de l’esprit à l’expérience. », ou :
« Vis les trois intégrations de l’esprit à l’expérience.»,
« Vis les trois aspects de l’intégration de l’esprit à l’expérience.»
Ces trois aspects concomitants de l’incorporation de l’esprit à l’expérience sont précisément le trikaya, les trois corps.
C’est l’expérience en laquelle l’esprit est dans l’expérience ; c’est vivre l’esprit dans l’expérience sans qu’il y ait intérieur et extérieur, sans qu’il y ait deux.
Cette expérience a une qualité d’ouverture. Dans cette ouverture, dans cet espace est une énergie claire, brillante, intelligente. Et au sein de cette ouverture claire, il y a une
réceptivité-disponibilité, une expérience fondamentale de bonté.
Ces trois qualités sont la présence des trois kaya dans notre expérience. L’ouverture est dharmakaya – c’est le nom qu’on lui donne – c’est l’expérience de vacuité qui se vit en l’ouverture ;
c’est l’ouvert.
Ensuite l’énergie claire et lumineuse de l’expérience est sambogakaya – c’est aussi le nom qu’on lui donne – ce qui signifie littéralement : l’expérience parfaite ou le corps-esprit de perfection
expérientielle...
l’expérience parfaite est un bon résumé. La rencontre des deux, l’expérience parfaite dans l’ouverture, la perfection de l’expérience ouverte, qui est réceptivité, disponibilité, est ce qu’on
appelle le nirmanakaya.
C’est l’expérience émanée. Donc en ayant ce lâcher prise fondamental dont nous avons parlé lorsque nous étudions le cœur esprit éveillée ultime, il y a cette expérience d’ouverture, de clarté et
de disponibilité qui n’est autre que la présence du trikaya.
à suivre...