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Jeudi 6 novembre 2008 4 06 /11 /2008 06:00

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Qui meurt, qui naît ?

De l'illusion à l'immortalité

Par Lama Denys Teundroup

Questions-Réponses

Dans votre conférence se pose le problème de l'âme. Quelle est l'évolution de l'âme et son rapport avec la notion de transmigration, dans le bouddhisme ?

Dans le bouddhisme, on ne parle pas d'âme. Il y a Namché, « la conscience ». Namché est l'élément qui transmigre de naissance en naissance et qui garde donc une certaine individualité, ou plutôt qui donne l'apparence d'une certaine individualité. Cependant, l'existence de cette conscience individuelle est relative et demeure, au niveau ultime, illusoire. Cette conscience n'a pas d'existence inhérente et autonome, elle n'a pas un caractère monolithique et n'a jamais d'existence éternelle.

Il y a de vie en vie continuité de conscience, mais c'est la continuité d'un processus illusoire, qui se perpétue aussi longtemps que tourne le cycle des conditionnements du samsara. Au moment de l'éveil, l'illusion de la conscience individuelle cesse de se perpétuer. Tous les facteurs qui la constituaient se libèrent, les différents maillons qui formaient la chaîne de ses conditionnements se désagrègent et, par delà cette conscience individuelle, se révèle l'expérience de Yéché, la Claire lumière supra-individuelle et non dualiste. C'est l'expérience du Pur esprit, la délivrance.

Aux yeux du bouddhiste, d'où vient le monde et où va le monde ?

Les écoles bouddhistes ont donné différentes réponses à cette question. La première, qui est la plus simple, est de dire que c'est un faux problème.

C'est une des questions que le Bouddha a tenue à l'écart, car, a-t-il dit, se préoccuper de l'origine première et de la fin dernière des choses n'est pas ce qui fait obtenir l'éveil et la libération ; les philosophes et métaphysiciens préoccupés de ce genre de considérations risquent fort de mourir avant d'avoir trouvé la réponse et, à plus forte raison, l'éveil, ce qui est d'autant plus regrettable que cet éveil est en vérité la seule réponse fondamentale à ces questions.

Il y eut, bien sûr, d'autres réponses, tant au niveau relatif qu'au niveau ultime.

Au niveau relatif, le samsara, le monde conditionné, peut être dit sans origine et sans fin, il fonctionne selon des cycles qui s'engendrent indéfiniment. Le problème de l'origine de tels cycles est lui aussi un faux problème, illustré traditionnellement par cette question :

– Qui est venu en premier, la poule ou l'œuf ?

ou, transposé dans notre contexte bouddhiste :

– Qu'est-ce qui est apparu en premier, le karma ou ses productions ?

En fait, l'ignorance : l'absence de connaissance de la vérité ultime, expose aux conditionnements karmiques qui induisent des états de conscience. Ces différents états d'existence induisent à leur tour de nouveaux conditionnements karmiques et le cycle se perpétue, aussi longtemps que l'éveil ne vient pas le rompre.

Au niveau ultime maintenant, on peut dire qu'il y a une origine et une fin du monde conditionné ou du samsara en la Claire lumière qui demeure dans ce qu'on a appelé le « temps de l'équanimité », l'éternel présent ou le présent intemporel. C'est le mode d'être des éveillés.

Cette Claire lumière est à la source des choses et ce en quoi se dissout leur manifestation. Elle est l'origine première et la fin dernière du monde manifesté dont nous faisons l'expérience. Cette origine et cette fin sont intemporelles, éternelles.

Si l'on obtient la réalisation absolue, a-t-on, après la mort, la possibilité de mieux aider les êtres ?

C'est un point très important. Dans le bouddhisme Mahayana, l'éveil est la sortie des existences conditionnées, mais un être éveillé ne reste pas dans un état de quiétude, fût-il béatifique : il accomplit l'idéal du bodhisattva, il réalise alors le vœu de bodhisattva qu'il avait pris en tant que pratiquant.

Celui qui prend ce vœu de bodhisattva souhaite ne pas entrer dans l'état de nirvana aussi longtemps qu'il restera des êtres qui souffrent, en proie aux illusions et aux souffrances du monde conditionné. Il accomplira donc le bien de tous ces êtres en les guidant vers l'au-delà de leurs illusions et de leurs souffrances.

Un être qui arrive à cette réalisation est libéré des illusions, des conditionnements qui nous enchaînent actuellement. Dans l'éveil, il réalise toutes les qualités du Pur-esprit, les qualités de Bouddha. Elles lui confèrent la capacité d'œuvrer pour le bien des êtres d'une façon qui n'a aucune commune mesure avec ce que nous pouvons faire dans notre état ordinaire. Un être éveillé a la capacité d'œuvrer au travers de ce qu'on appelle des émanations : son activité peut manifester en n'importe quel lieu ou circonstance l'émanation adéquate qui répondra aux besoins des êtres de cet état d'existence à ce moment donné.

Ces êtres éveillés sont des bodhisattvas au niveau le plus profond, ils reviennent, ou restent, dans le monde manifesté sans être conditionnés par ses limitations. Leur manifestation se poursuit perpétuellement aussi longtemps qu'il y a des êtres qui souffrent.

De telles œuvres perpétuelles ne sont aucunement une limitation pour ceux qui vivent dans l'éternité. Elles sont même au contraire l'œuvre la plus parfaite en laquelle ils réunissent l'éternel et le temporel.

Tout en étant pleinement et parfaitement éveillés, au-delà des délimitations de toute manifestation, ces bodhisattvas œuvrent ainsi au niveau manifesté, accomplissant le grand idéal du Mahayana.

Nous avons l'habitude d'invoquer les morts et de leur demander de nous aider. Cela a-t-il une utilité ?

L'invocation de morts, c'est du spiritisme ?

Non, pas dans ce sens-là, mais dans le sens de la prière ?

Un bouddhiste ne priera en aucune façon un mort ordinaire pour la bonne raison que ce mort n'a pas la capacité d'aider, étant lui-même encore prisonnier du cycle des existences. Les prières sont donc orientées vers le Bouddha, les êtres éveillés, et les grands saints.

Un grand saint qui a atteint l'éveil est un bouddha qui perpétue une activité éveillée en tant que bodhisattva. Il est possible et fréquent d'adresser des prières à de tels saints, mais ils sont alors un aspect de l'éveil, un Corps d'émanation, un nirmanakaya du Bouddha. Tous ces saints, bodhisattva-nirmanakaya, participent à la nature de bouddha et au dharmakaya, le Corps essentiel, sans forme, de l'éveil.

C'est par l'entremise de l'apparence que fut leur forme physique, et du souvenir que nous en avons, que nous dirigeons nos prières vers eux, et, au travers d'eux, nous pouvons nous ouvrir à l'influence spirituelle de ce Corps informel qui est l'essence de l'état de bouddha.

Si un saint est connu pour sa vie exemplaire et si celle-ci est particulièrement parlante pour nous, nous pourrons développer une sympathie profonde envers lui. Si nous ressentons une telle affinité avec un être éveillé, que ce soit Milarépa, Marpa, Gampopa ou Gourou Rinpotché, par exemple, il est juste et il est bon de lui adresser nos prières, tout en sachant bien qu'on ne s'adresse pas à une personne individuelle mais à la vérité ultime.

Que pensez-vous de l'euthanasie ?

C'est un problème difficile et complexe. L'euthanasie peut être active ou passive.
Il est certain que le premier des actes négatifs du corps est de tuer, ou plus précisément de prendre la vie. Le problème est de savoir ce qu'est une intervention qui prend la vie ou une absence d'intervention qui l'amène à son terme.

C'est un problème extrêmement délicat, particulièrement aujourd'hui où les techniques modernes peuvent maintenir la vie de façon tout à fait artificielle. D'une façon générale, nous considérons comme très important de pouvoir approcher la mort le plus sereinement possible. En effet, lorsqu'on s'est préparé à la mort, la discipline spirituelle que l'on a acquise de son vivant est mieux utilisée dans la lucidité.

Donc, lorsque l'échéance est inéluctable, mieux vaudrait y faire face lucidement que s'acharner à la différer artificiellement en compromettant la possibilité d'une mort lucide. Pour ceux qui y sont prêts, on encouragera donc ce qui favorise une telle mort lucide, et on découragera ce qui serait susceptible d'y faire obstacle.

Éviter l'acharnement thérapeutique qui rend la mort invivable n'est pas, d'un point de vue bouddhiste, un problème. Si c'est ce que l'on entend aussi par euthanasie passive, ce n'est pas non plus un problème. Car n'est-ce pas alors tout simplement accepter la réalité de l'échéance inéluctable et aussi choisir de la vivre le mieux possible ?

L'euthanasie active me semble fort différente. En effet, les souffrances de la maladie ou de l'agonie sont le résultat de notre karma ; si l'on y met fin soi-même, c'est une forme de suicide, et si on le fait pour quelqu'un d'autre, c'est une façon de tuer. Ces actes qui prennent la vie créent de nouveau du karma négatif, source de nouvelles souffrances. Ce ne sont donc aucunement des moyens d'éviter de la souffrance. On rejettera donc aussi bien le suicide que toutes les façons de tuer.

Mais, bien évidemment, c'est un domaine frontière où l'évaluation pratique des critères et des cas particuliers est fort difficile.

Un bouddhiste pourrait, je crois, être guidé par le respect de la vie, une véritable compassion et une attitude fondamentale de non agressivité.

A suivre...
Par Yéché Djangsem - Publié dans : Les revues dharma
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