Lire l'avant propos
Qui meurt, qui naît ?
De l'illusion à l'immortalité
Par Lama Denys Teundroup
Questions-Réponses
Qu'en est-il plus particulièrement du suicide d'un point de vue bouddhiste ?
Se suicider c'est tenter de mettre un terme à des souffrances intolérables. Ces souffrances ont leur origine dans notre karma personnel, dans les tendances négatives dont l'esprit du
candidat au suicide est imprégné et qui font que cette personne est dans une situation douloureuse, d'une intensité telle qu'elle voudrait y échapper par la mort. Mais le suicide n'est jamais un
moyen d'échapper à la souffrance ; bien au contraire, c'est un acte qui l'amplifie.
En effet, par delà la mort, il y a une continuité d'expériences dans le bardo puis dans une renaissance. On ne peut pas échapper au karma qui est dans l'esprit qui transmigre. Ce n'est pas en
éliminant la vie du corps qu'on peut y échapper. De plus, celui qui se suicide rajoute au karma négatif qui l'a amené à cet extrême de souffrance, le karma négatif du suicide qui est une forme de
meurtre.
Le suicide est la forme extrême de l'auto agressivité. Les conséquences karmiques de cet acte précipitent la personne qui le commet dans une souffrance encore bien plus grande et intense que
celle à laquelle elle voudrait échapper ! Ce n'est évidemment pas une solution, c'est même la pire des choses que l'on puisse faire.
Par contre, même dans la souffrance la plus extrême, il y a toujours la possibilité d'une solution. Il est toujours possible de dissiper et d'éliminer les causes karmiques de la souffrance. Par
la pratique du dharma, il est possible de comprendre les causes véritables de cette souffrance, de commencer à travailler dessus et finalement de s'en libérer.
Je crois savoir que dans le bouddhisme, il arrive que l'on prie pour ne pas avoir une mort subite, pourquoi cela ?
Dans le bouddhisme, on prie, on fait le souhait de ne pas avoir une mort subite, pour pouvoir mourir lucidement en appliquant la préparation que l'on a développée dans la pratique.
Si l'on meurt de façon subite, on peut être pris dans n'importe quel état de conscience, ou dans n'importe quelle passion. Or, l'attitude d'esprit que l'on a au moment de la mort est déterminante
pour l'évolution post mortem et pour la renaissance. D'un certain point de vue, on considère même que c'est la dernière pensée avant la mort qui détermine l'évolution ultérieure. De ce fait, il
est très important de mourir dans un état d'esprit positif, libre de passions, d'attachements, et d'éviter les morts accidentelles qui pourraient nous surprendre en n'importe quel état.
Que faire pour aider quelqu'un qui meurt ou qui vient de mourir ?
Auprès d'un mourant, une présence ouverte et solide, une attitude honnête, bienveillante et franche, sont pour lui un point d'appui et un soutien très important. C'est l'attitude générale et
fondamentale à avoir avec un mourant.
Autrement, votre aide dépend beaucoup de votre qualification et de celle du mourant. Si c'est quelqu'un qui a une pratique spirituelle ou, mieux encore, si c'est un frère du dharma, on peut lui
remémorer sa pratique, le guider, l'aider directement.
Il y a différentes pratiques qui peuvent aider au moment de la mort, particulièrement la méditation de Tchènrézi. La pratique de powa, pratique du transfert de la conscience, est aussi l'une de
celles-ci. C'est une pratique que l'on peut faire soi-même au moment de la mort lorsqu'on s'y est entraîné de son vivant. Dans certains cas, la pratique peut être faite par quelqu'un d'autre.
Mais même si le mourant est quelqu'un qui n'a aucune pratique spirituelle, on peut toujours l'aider par des prières ou la récitation de mantra.
Un mantra récité à l'oreille d'un mourant ou même à l'oreille de quelqu'un qui vient de mourir établit une connexion spirituelle positive qui sera un élément favorable pour son évolution
posthume, même si celui qui y est exposé est déjà cliniquement mort.
Quel mantra ?
Aum mani pémé houng, est le meilleur et le plus simple. C'est le mantra de Tchenrézi, le Bouddha de la compassion. Un mantra n'est pas une formule magique, il a d'autant plus d'énergie
et de pouvoir qu'il est animé par la compassion et par l'esprit de celui qui le récite. Il aura aussi d'autant plus de force qu'il sera récité par quelqu'un qui a une véritable réalisation
spirituelle. Néanmoins, même au niveau le plus extérieur, réciter de tels mantra est utile. Les bouddhistes le font même pour des insectes ou d'autres animaux qui viennent de mourir.
On peut aider aussi par des prières, celles que l'on connaît, le mantra pouvant être considéré d'ailleurs comme la forme la plus simple de la prière. Les prières et les souhaits que l'on fait
pour un défunt lui transfèrent une énergie spirituelle positive. On fera souvent, en particulier, la prière de Déouatchène.
Tout ce que l'on peut faire de positif : offrandes, rituel, actions vertueuses quelles qu'elles soient, peut être dirigé vers le défunt par une dédicace, et peut l'aider véritablement. Cette
possibilité de transfert et l'efficacité d'une telle dédicace dépendent de la réceptivité de la personne, de son karma, ainsi que de la force et de la sincérité de la dédicace, c'est-à-dire en
grande partie de l'état d'esprit et de la motivation de celui qui fait ces pratiques. La réceptivité dépend, entre autres choses, de la relation spirituelle ou du lien temporel qui a existé et
existe entre le défunt et celui ou ceux qui font ces pratiques pour lui.
Ainsi, les personnes proches de celle qui vient de mourir, qui avaient avec elle une connexion spécifique, peuvent l'aider plus particulièrement.
Il y a aussi des rites funéraires, qui sont basés sur une science de l'esprit très élaborée et mettent en œuvre une influence spirituelle qui peut aider le défunt. Ces rites peuvent libérer son
esprit des attachements à l'existence qu'il quitte, et l'orienter vers un devenir posthume favorable. Le défunt peut avoir une expérience de ce qui se passe, du rite effectué à son intention. La
qualité des officiants est très importante, car un rite funéraire fait de façon négligente, par des officiants distraits ou dont l'esprit est empreint de passions, peut être perçu comme tel par
le mort, celui-ci s'en offusquera et développera des réactions d'agressivité qui lui nuiront.
Des rites funéraires comme le Bardo Theudreul, les pratiques du Livre des morts tibétain, se font jusqu'à quarante-neuf jours après le décès, période correspondant à la durée maximale du
bardo.
Après cette période, on considère qu'il est difficile de faire quoi que ce soit.
La récitation d'un mantra est une technique bouddhiste. Si la personne qui vient de mourir est athée, a-t-on le droit de réciter un mantra bouddhique ?
On en a tout à fait le droit, le plus important est une attitude d'esprit positive d'amour et de compassion. Le défunt peut percevoir cette attitude, elle peut éveiller en lui un état
d'esprit favorable et le diriger vers une évolution positive, sans parler du pouvoir spirituel inhérent à la récitation du mantra. Si la personne qui vient de mourir perçoit dans le bardo
un geste positif qui est fait pour elle, cela éveillera en elle un état d'esprit positif et lui sera utile.
La réincarnation est-elle possible dans des esprits animaux ou inférieurs ?
Le bouddhisme envisage six états de conscience. La condition animale est un état de conscience particulier, dans lequel la transmigration est possible. Il est caractérisé par l'opacité
mentale, la bêtise. Mais il est important de ne pas l'envisager d'une façon matérielle. Vous ne devenez pas une fourmi !
Disons qu'il peut y avoir continuité d'un courant d'énergie karmique qui place l'esprit dans une condition de type animal.
Quelles sont les relations du bien, du mal, du karma et de la vacuité ?
C'est une question très importante. Une erreur énorme, quand on envisage la vacuité, est de se dire : « Puisque tout est vide et que bien et mal ne sont aussi que des concepts, peu importe
ce qui est fait ». Il y a là un manque de compréhension des deux ordres de vérité, la vérité ultime et la vérité relative. La vérité ultime est au-delà de toute polarité, fût-ce celle des notions
de bien et de mal, certes. Mais, aujourd'hui, nous sommes dans la vérité relative, dans la dualité, nous existons et, aussi longtemps qu'il en sera ainsi, nous serons soumis à la loi de causalité
karmique, à ses conditionnements. Dans cette perspective, il y a des actes positifs et des actes négatifs, des actes adroits ou maladroits, des actes sains ou malsains.
Le positif peut être défini de différentes façons mais, fondamentalement, est positif ce qui va dans le sens de l'éveil, dans le sens du déconditionnement et du dépassement des aliénations de
l'ego et des passions.
Le négatif, à l'inverse, est ce qui nous renforce dans notre individualité, notre moi, et qui renforce les passions, attractions, aversions …
Le positif conduit à la santé et au bonheur ultime de l'éveil, le négatif amène des états d'existence malsains et douloureux. C'est la loi du karma.
Comment doit-on considérer les souvenirs de vies antérieures ?
En ce qui concerne les souvenirs de vies antérieures que prétendent avoir les êtres ordinaires, le bouddhisme demeure très réservé. Les cas sont loin d'être rares. Il n'est pas possible de
distinguer ce qui peut être authentique dans ces réminiscences, de la pure affabulation ou hallucination.
Dans le doute, mieux vaut traiter ce genre de phénomènes comme des projections illusoires, ce qui évite de délirer et de se fixer sur ces expériences avec tous les problèmes qui en découlent.
D'ailleurs, ce ne sont pas tant nos existences antérieures qui importent, mais ce que nous faisons de celle que nous avons actuellement.
Quelle est la place laissée à la liberté ; reste-t-il une liberté à l'homme, étant donné qu'il est conditionné par le karma ?
La situation dans laquelle nous sommes présentement est la résultante des facteurs karmiques venant de nos actes antérieurs. La façon dont nous agissons aujourd'hui va déterminer à son tour notre
évolution ultérieure, mais, dans le moment présent, il y a une part de liberté, plus ou moins grande en fonction du poids de notre karma.
On a toujours une certaine liberté dans l'instant présent. On confond très souvent le karma avec une sorte de fatalisme, de déterminisme, ce qui est une incompréhension complète. Nous sommes
conditionnés, bien sûr, mais surtout nous avons, dans le moment présent, une part de liberté : nous avons la liberté de choisir et ce choix est déterminant pour l'avenir. Un exemple qui, je
crois, illustre bien cela est celui du jeu d'échecs : vous êtes au milieu d'une partie, la situation de l'échiquier au moment présent est le résultat des coups antérieurs, des actes, du karma. Le
coup que vous allez jouer va déterminer l'évolution ultérieure de la partie, mais vous avez, dans l'instant présent, une certaine liberté de choix. Si vous utilisez cette liberté adroitement,
l'issue de la partie sera favorable, et inversement. Donc, le présent est conditionné par le passé, mais il y a une liberté dans le présent et l'usage de celle-ci détermine à son tour le
futur.
Qu'est-ce qui se transmet d'une vie à une autre ?
Il y a une sorte de flot, de courant karmique et de conscience qui se perpétue et se transmet d'une vie à une autre gardant une certaine individualité tout en n'étant ni tout à fait la même,
ni tout à fait une autre.
La transmigration est fondamentalement celle d'une illusion, celle de la conscience individuelle qui se perpétue en de longues séries dans les récurrences du cycle des existences, le samsara.
Il y a en fait continuité de l'illusion de la conscience aussi longtemps que cette illusion n'est pas dissoute par la réalisation spirituelle, par l'éveil.
A suivre...