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Dimanche 8 février 2009 7 08 /02 /2009 06:00

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Aperçus sur le vajrayana

Lama Denis Teundroup

(Transcription de l’exposé introductif à un enseignement donné au Dharmadatu de Paris)


La substitution

On commence par concevoir la divinité sous une certaine forme, avec une couleur, des attributs, des ornements. Le point consiste ici à substituer à notre identification et à nos représentations habituelles le nom et la forme, la représentation ou l'identité, de la divinité. Nous ne nions pas notre identité, mais effectuons une substitution ; nous gardons notre identité, mais celle-ci change.

Pourquoi agir ainsi ?
Cette substitution n'est-elle pas une nouvelle illusion, plus grave que la première ?

La réponse est non, car cette nouvelle identité met en évidence notre nature profonde, celle qui est la nôtre présentement étant une identité d'emprunt, conventionnelle. Notre identité habituelle est en fait comme un masque qui cache notre nature profonde, laquelle a toujours été celle de la divinité. Ce n'est que dans la mesure où nous nous identifions à notre moi que nous vivons séparé d'elle. Sa nature est plus proche de nous-mêmes que nous ne le sommes à nous-mêmes ! Elle a toujours été au tréfonds de nous et ce n'est que dans les conceptions de notre esprit habituel que nous nous croyons autre.

C'est pourquoi se représenter comme la divinité correspond à une vérité profonde. Sa représentation nous permet de reconnaître sa présence profonde, elle nous protège des illusions qui nous la masquent et nous y introduit.

Simultanément à l'expérience de nous comme divinité, se développe l'expérience du monde extérieur comme étant le domaine de la divinité. Ce sont d'autres supports dont la fonction première est semblable : la transformation des identifications illusoires et leur dépassement. La phase de génération effectue cette transformation.

Transparence de la représentation symbolique

Les formes symboliques sur lesquelles nous méditons, l'image de la divinité particulièrement, nous renvoient et nous ouvrent à notre nature véritable.

L'identité de la divinité que nous substituons à la nôtre, que nous mettons à notre place, n'est pas figée, stable ou fixe. Elle évolue dans la pratique : les formes de la phase de génération ne sont pas opaques, elles acquièrent peu à peu une transparence à travers laquelle filtre la vraie nature de la divinité au-delà des formes.

La forme et la représentation de la divinité n'ont pas un caractère définitif. Une représentation, au sens précis du mot, « rend présent » ; la représentation de la divinité nous rend celle-ci présente au niveau de notre esprit habituel. Puis, progressivement, celui-ci s'ouvre à la présence de la divinité dans une expérience au-delà de son image et, finalement, au-delà de toute représentation.

Le passage des formes à l'au-delà des formes est exprimé dans la sadhana par la succession de ses deux phases :

– De génération (tibétain : kyérime ; écrit : bskyed rim), avec des formes,

– Puis de perfection (tibétain : dzorime ; écrit : rdzogs rim ;), sans forme.

Le stade de génération constitue les prémisses, le tremplin pour le stade de perfection. Quand ce second stade débouche réellement sur l'expérience de la nature de la réalité divine, dépassant le jeu des identifications, cette réalisation révèle un autre aspect de la pratique que l'on appelle « conjonction des phases de création et de perfection » (tibétain : kyédzo zoungdjouk ; écrit : bskyed rdzogs bzung 'jug). L'apparence de la divinité y est expérimentée dans une présence sans forme.

Dissolution et coagulation

Tout ceci est une alchimie spirituelle. Les deux phases fonctionnent selon le processus de la dissolution et de la coagulation. Dans la phase de génération : dissolution du dense, des identifications et représentations habituelles ; coagulation de la nature éveillée de la divinité dans sa représentation symbolique ; dans la phase de perfection, dissolution de la représentation symbolique elle-même.

D'abord, lorsque nous nous imaginons comme étant la divinité, nous dissolvons l'expérience que nous avons de nous-mêmes, celle de notre moi empirique, et nous coagulons, donnons une réalité à l'expérience très subtile de notre nature profonde en tant que la divinité. En second lieu, il y a dissolution des représentations de la divinité et ouverture à son expérience au-delà. Dans la phase de génération, il y a concrétisation de la nature de la divinité sous une forme, puis, dans la phase de perfection, dissolution et dépassement de cette forme.

C'est une expérience intérieure. Il ne s'agit pas là de théorie, mais de quelque chose qui se révèle dans la pratique.

La nature divine sous de multiples aspects

Essentiellement, la claire lumière est inexprimable, indicible dans son ainsité. Aussi, les méthodes pratiques qui permettent de l'approcher utilisent, comme nous venons de le dire, un support symbolique qui est moins étroitement limité que le langage et les représentations habituelles. Néanmoins, ces représentations symboliques n'expriment que des perspectives partielles de la nature divine transcendante. Elles sont, à notre niveau, différents points de vue complémentaires sur sa nature qui, elle, échappe à nos possibilités d'expérience.

Par exemple, si vous voulez dessiner une statue, il vous faudra rendre l'aspect d'un objet en trois dimensions sur une feuille qui n'en a que deux. Vous ne pouvez rendre complètement sa réalité tridimensionnelle et serez obligé de choisir une perspective plane de celle-ci : face, profil, trois-quarts, haut, bas… Toutes sont exactes en ce qu'elles rendent compte d'un aspect de la statue, et pourtant toutes sont différentes dans leur rendu.

Ces perspectives complémentaires sont comme les aspects des diverses divinités du vajrayana, lesquelles rendent symboliquement les multiples facettes de la divinité absolue dont la réalité transcendante échappe aux facultés de notre connaissance dualiste.

Les nombreuses divinités du vajrayana correspondent ainsi à autant de points de vue possibles sur l'essence unique de l'absolu : Manjusri est le bouddha de l'intelligence et de la sagesse, Tchènrézi, celui de l'amour et de la compassion, Sanguié Menla, le bouddha de guérison.
Différentes en apparence, ces divinités sont essentiellement une et, dans leur fonction libératrice, identiques en ce qu'elles mènent toutes à la même libération. Quelle que soit l'approche, on atteint un seul et même état d'éveil.

Ainsi, les aspects de la divinité, tout en ayant la même fonction, offrent, dans leur multiplicité, une richesse méthodologique incomparable qui permet l'adaptation aux réceptivités et affinités de chaque type de pratiquant.
Il importe de trouver la pratique qui nous convient, avec laquelle nous sommes en harmonie, le point capital étant de pouvoir nous y adonner pleinement, le plus complètement possible. Pour cela, une affinité profonde avec la pratique est nécessaire et il nous est possible de choisir suivant notre goût! Pour illustrer cela, Kyabdjé Kalou Rinpotché prenait souvent l'exemple suivant : dans un grand restaurant, parmi les différents menus proposés, chacun peut trouver un plat à son goût mais, fondamentalement, tous les mets ont la même fonction qui est de nous nourrir. Similairement, nous pouvons être attirés par différents aspects de la divinité, mais tous ont la même fonction qui est de nous faire réaliser la claire lumière de l'éveil.

Les différentes divinités nous conduisent à la même réalisation. Elles sont comme des portes s'ouvrant sur une même pièce: quelle que soit la porte par laquelle on y pénètre, l'ayant franchie, on se retrouve au même endroit !

Le papillonnage spirituel

La diversité des divinités et des méthodes du vajrayana fait la richesse de ses enseignements qui offrent à chacun la possibilité de découvrir l'approche qui lui est la plus appropriée. Toutefois, cette diversité peut être aussi source de dispersion et de papillonnage spirituel.

Un proverbe tibétain célèbre dit :

« Les Indiens pratiquaient une divinité et en réalisaient cent, les Tibétains en pratiquent cent et n'en réalisent aucune ! »

Au-delà de son humour, ce proverbe communique l'idée très profonde que la réalisation d'une seule divinité équivaut à la réalisation de toutes, dans la mesure où leur essence est une, et qu'en effectuant superficiellement de nombreuses pratiques on n'en réalise aucune.

On rencontre parfois une vision assez matérialiste de la fonction des divinités : chacune aurait une spécificité exclusive. On trouverait, par exemple, un yidam pour la santé, un pour la compassion, un autre pour la protection, la puissance, la richesse, et ainsi de suite. S'il est certain que chaque divinité présente des particularités qui lui sont propres, il serait par contre naïf et simpliste de considérer que l'on devrait en prier une en cas de problèmes d'argent, une autre pour éviter les accidents, passer un examen ou résoudre des conflits affectifs… On peut toujours le faire, ce n'est pas du tout un mal, mais ceci correspond tout de même à une vision assez limitée. Notre divinité personnelle ne se distingue des autres qu'en apparence, nous adresser à elle en toutes circonstances est possible et suffisant.

Le plus important est de se tenir à la pratique d'une divinité et de développer celle-ci en profondeur, jusqu'à l'éveil.

Les bienfaits et l'universalité de la sadhana de Tchènrézi

Toutes ces raisons font ressortir pourquoi Kyabdjé Kalou Rinpoché enseignait toujours la méditation ou sadhana de La divinité qui, sous une forme simple et universelle, est une méthode très profonde, résumant l'essentiel du vajrayana. Il en a fait la pratique de base dans les « centres du dharma » qu'il a fondés et c'est pourquoi nous-mêmes l'accomplissons chaque soir. Cette méditation permet d'accéder au cœur des doctrines du vajrayana, c'est un cadre dans lequel ses différentes pratiques peuvent s'insérer.

Dans la tradition tibétaine, de nombreux accomplis sont arrivés à l'éveil en méditant exclusivement sur Tchènrézi. Nous aussi pouvons faire de même, ceci ne tient qu'à notre courage, à notre assiduité et à notre intelligence.

Il importe pourtant, pour éviter les erreurs, de posséder auparavant une certaine expérience de samatha-vipasyana et une certaine maturité dans la voie, d'avoir saisi les raisons de la pratique usant de représentations et une certaine compréhension de la vacuité, ce qui permettra d'éviter les déviations anthropomorphiques et les obstacles évoqués plus haut. Mais ce n'est pas une règle absolue, et si certains ressentent une aspiration et un intérêt profonds pour cette forme de méditation, il leur est possible de l'adopter d'emblée, pour autant qu'ils soient bien guidés. Samatha-vipasyana et les autres aspects nécessaires se développent alors dans le cadre même de la pratique de Tchènrézi. Le choix se définit pour chacun à partir de ses aspirations, suivant les conseils de son guide.


A suivre...
Par Yéché Djangsem - Publié dans : Les revues dharma
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