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Le bouddhisme peut se définir comme la science de l'esprit, science qui nous permet de comprendre ce qu'est fondamentalement notre esprit et de comprendre aussi ce qui se passe dans notre esprit. Nous sommes continuellement confrontés à toutes sortes de phénomènes mentaux, quel que soit le nom qu'on leur donne : pensées, émotions ou autre ; la pratique de la méditation nous apprend à travailler avec ceux-ci, avec tout le contenu de notre esprit.
Ce texte est la transcription d'un enseignement donné à Chamonix en octobre 1987, auquel quelques questions et réponses ont été ajoutées. L'essentiel de cet article a été publié par les éditions Prajna dans la collection « Séminaires »
Lorsque l'on parle de faire un travail sur les émotions, on rencontre très souvent une mauvaise compréhension qui consiste à penser que la pratique de la méditation serait un moyen de développer un état dans lequel nous n'aurions plus aucune émotion, plus aucun sentiment ! On entend souvent dire : « Vous qui pratiquez la méditation, vous essayez de ne plus avoir de pensées ni d'émotions, mais çà doit être terriblement ennuyeux ! Les émotions ne sont-elles pas le sel de la vie ? »
Cette façon d'envisager la méditation n'est, bien sûr, pas la bonne. La pratique de la méditation ne consiste pas à ne plus avoir d'émotions au sens large, mais plutôt à ne plus avoir d'émotions conflictuelles.
Il est, là, important d'établir une nuance entre deux types d'émotions :
- les émotions conflictuelles, d'une part,
- et les émotions qu'on pourrait appeler « par participation », d'autre part.
Ces deux types d'émotions pourraient aussi être appelés, respectivement, émotions négatives et émotions positives. De quoi s'agit-il ? Essayons d'abord de comprendre ce qu'est une émotion conflictuelle.
Comme son nom l'indique, c'est une émotion qui engendre un conflit créant un état intérieur de perturbation.
Prenons l'exemple de la colère. La colère peut provoquer une situation d'agressivité extrêmement conflictuelle dans laquelle on s'oppose radicalement, on dit « Non », on refuse et l'on s'irrite violemment contre ce que l'on refuse.
De tels conflits, sous des formes différentes, surviennent avec d'autres émotions telles que l'attachement, le désir, l'orgueil, la jalousie, l'avidité, etc.
En fait, la notion d'émotion conflictuelle correspond à celle d'émotion dualiste : l'émotion est expérimentée par « moi » qui entretiens une relation émotionnelle d'attraction, de répulsion ou même d'indifférence avec mon objet ; il y a moi et l'autre et aussi moi et mon émotion et « moi », essaye de suivre, de repousser ou encore d'ignorer son objet et son émotion. Cette relation dualiste est, en ce sens, conflictuelle.
Le deuxième type d'émotion, que nous avons appelé « émotion par participation », est une émotion dont l'intensité, l'énergie, est vécue sans conflit ni dualité. Ce n'est pas une émotion dualiste dans la mesure où elle n'est pas fondée sur une relation à deux termes : moi et l'autre, moi et mon émotion.
C'est, par exemple, le type d'émotion que l'on peut ressentir dans une attitude authentique d'amour ou de compassion, en laquelle on s'oublie soi-même pour être pleinement un avec l'autre.
C'est, encore, l'émotion que l'on peut éprouver lors d'une expérience de participation pleine à quelque chose de très beau, que ce soit un paysage, une œuvre artistique, musicale ou autre.
On est, dans ce cas, « ravi » par la beauté de l'expérience en laquelle on s'oublie ; l'intensité de ce ravissement laisse alors apparaître une énergie extrêmement profonde et non conflictuelle.
C'est là ce que l'on peut appeler une « émotion par participation », c'est-à-dire un moment durant lequel notre ego se desserre un peu, un moment d'abandon, de détente, de pleine participation à la réalité de la situation, qui nous permet d'apprécier véritablement sa beauté et ses qualités.
On pourrait dire que le travail sur les émotions consiste, en fait, à transformer les émotions conflictuelles en émotions par participation, ou, en tout cas, à transformer ou transmuter les émotions conflictuelles.
Cette transformation s'opère d'abord en abandonnant l'aspect conflictuel de l'émotion, en apprenant à cesser de lutter avec elle.
Plutôt que de dire « non », en refusant l'émotion, la pratique de la méditation nous apprend, dans un premier temps à dire « oui », à accepter l'émotion ; mais ce oui n'est pas non plus un oui qui abonde dans le sens de l'émotion, c'est un oui qui, simplement, accepte les pensées et les émotions qui surviennent. On développe d'abord une attitude bienveillante d'acceptation vis-à-vis des pensées et des émotions.
Ensuite, lorsque l'on est ainsi capable d'accepter ses pensées et ses émotions, on apprend à ne pas les suivre. Il ne s'agit ni de les refuser, ni de les suivre, ni de les chasser, ni d'abonder dans leur sens.
La méditation entretient un état d'ouverture et de vigilance qui permet d'expérimenter pleinement les émotions, sans les chasser dans la crainte d'être submergé, et sans être fasciné et emporté par elles. Ni fuir... ni suivre...
La pratique de samatha-vipasyana (calme mental et vision profonde) nous permet de développer, petit à petit, une attitude de transparence, d'absence de fixation, une attitude profonde de lâcher-prise qui évite le développement de l'émotion en mode conflictuel.
L'énergie de l'émotion qui survient n'est ni repoussée, ni suivie : elle vient, elle est, et elle passe. On apprend ainsi à ne plus être la proie de ses émotions et on acquiert une plus grande liberté intérieure.
Petit à petit, il devient possible de travailler dans toutes les situations, tous les états d'esprit que l'on peut rencontrer. Le caractère conflictuel de l'émotion se dissout et nous ne sommes plus en opposition avec l'émotion, ni captivés par celle-ci.
La résolution du conflit se fait en reconnaissant l'émotion telle qu'elle est, c'est-à-dire comme étant « simplement » une émotion, au lieu de la prendre pour quelque chose de beaucoup plus solide, comme nous le faisons habituellement. Lorsque nous réagissons à nos émotions, c'est parce que nous les considérons comme définitivement réelles.
Prenons un exemple ; si vous dites à quelqu'un, au cours d'un accès de colère : « Mon cher, c'est votre émotion !», sa réponse sera sans doute : « Comment, c'est mon émotion, ce n'est pas mon émotion, c'est bien plus que mon émotion !» L'emprise que l'émotion a sur nous est d'autant plus grande que nous la prenons pour irréductible. Mais si l'on est capable de reconnaître l'émotion comme étant simplement une émotion, par là même elle perd son caractère fascinant et son emprise sur nous. On la voit alors comme étant simplement le jeu de son esprit et, lorsqu'on la reconnaît ainsi, elle s'atténue, se dissipe jusqu'à s'évanouir.
La reconnaissance des émotions comme étant de simples phénomènes mentaux est la première façon de traiter les émotions et, par là même, de s'en libérer. C'est l'approche pratique de samatha-vipasyana. L'expérience de la vacuité permet de reconnaître la vacuité de l'émotion et, sa nature vide étant reconnue, l'émotion se dissout d'elle-même.
Il est un niveau encore plus profond de transformation qu'on pourrait appeler le niveau de la transmutation. Dans cette approche, l'énergie inhérente à l'émotion est utilisée et celle-ci est transmutée en expression de sagesse. On garde l'énergie de l'émotion et, par transformation de sa nature, ce qui était une émotion conflictuelle peut devenir une émotion non dualiste, une émotion par participation.
Ce deuxième niveau de transmutation ne peut néanmoins se développer que sur la base du premier. Il est d'abord essentiel, dans notre pratique, d'apprendre petit à petit à reconnaître les émotions. Les ayant reconnues, ayant perçu leur transparence, il nous est ensuite possible, dans un deuxième temps, de passer au niveau de la véritable transmutation. Au moment où l'on cesse de se fixer sur l'émotion, on découvre un état de conscience dégagée en lequel l'énergie de l'émotion se libère. Elle devient une énergie libre dans la mesure où il n'y a plus personne pour la posséder, se l'approprier ou essayer de la maîtriser. A ce moment, l'énergie peut se développer naturellement et trouver, par sa propre intelligence, une réponse spontanément harmonieuse. C'est l'esprit d'un être éveillé.
Dans un premier temps, il faut trouver et cultiver l'état d'absence de fixation, de non-attachement, de non-possession de l'émotion ; c'est à partir de cet état de liberté intérieure et d'absence d'ego que se développe une intelligence fondamentale qui permet de trouver une réponse naturellement juste aux situations.
Cette approche permet d'utiliser l'énergie même des émotions en les transmutant.
On dit qu'il y a cinq types fondamentaux d'émotions conflictuelles : l'aversion, le désir, l'opacité mentale, la jalousie et l'orgueil. Dans la perspective du vajrayana, ces cinq types d'émotions conflictuelles, lorsqu'elles sont reconnues, puis transmutées, deviennent ce que l'on appelle les cinq sagesses, c'est-à-dire cinq modalités d'expression de l'intelligence éveillée.
L'agression devient la « sagesse semblable au miroir », l'opacité mentale la « sagesse de la vacuité », le désir-attachement la « sagesse du discernement », la jalousie la « sagesse toute accomplissante » et l'orgueil la « sagesse de l'égalité ».