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Le bouddhisme peut se définir comme la science de l'esprit, science qui nous permet de comprendre ce qu'est fondamentalement notre esprit et de comprendre aussi ce qui se passe dans notre esprit. Nous sommes continuellement confrontés à toutes sortes de phénomènes mentaux, quel que soit le nom qu'on leur donne : pensées, émotions ou autre ; la pratique de la méditation nous apprend à travailler avec ceux-ci, avec tout le contenu de notre esprit.
Ce texte est la transcription d'un enseignement donné à Chamonix en octobre 1987, auquel quelques questions et réponses ont été ajoutées. L'essentiel de cet article a été publié par les éditions Prajna dans la collection « Séminaires »
Vous avez parlé de l'émotion conflictuelle qu'est le désir-attachement ; est-ce le désir de l'autre ?
-Lama Denis Teundroup :
Le désir et l'attachement que l'on éprouve pour l'autre sont des émotions conflictuelles au sens où il y a je qui désire l'autre : « je te désire »; il y a moi, il y a l'autre et entre les deux, il y a ce désir, cet élan de possessivité. C'est une situation conflictuelle car dualiste. Vous souffrirez si vous n'arrivez pas à posséder l'objet de votre désir, ou bien, dans la possession de celui-ci, vous développerez un attachement à caractère dualiste. Toutes les émotions qui entretiennent la dualité de moi et autre, que ce soit en terme d'attraction ou de répulsion, renforcent nos mécanismes dualistes et entretiennent le jeu de nos conditionnements douloureux.
Mais il n'y a pas que l'aspect douloureux dans l'attachement, il y a aussi une dimension d'amour, d'union ?
-Toutes les formes d'attachement conduisent finalement à la souffrance. Si l'on est attaché à quelqu'un ou à quelque chose, on sera malheureux le jour où l'on les perdra ; on sera malheureux si l'on n'arrive pas à les posséder ; les possédant, on craindra de les perdre... L'attachement est l'origine d'une dépendance intérieure, d'une véritable aliénation qui est source de souffrance. Par contre, il y a, bien sûr, la possibilité de connaître une autre forme d'amour qui ne soit pas fondée sur le désir et l'attachement. C'est une qualité de compassion qui s'exprime dans un abandon de soi à l'autre. Dans une telle relation, on n'essaye pas du tout de posséder l'autre, ni de s'attacher à lui, on n'essaye pas de le faire entrer dans son propre territoire et de l'y maintenir, mais plutôt on se donne, on s'abandonne à lui. Cette dépossession de soi et l'ouverture qui en résulte permettent d'expérimenter un état d'union ou de participation qui est le fondement de l'amour dans sa véritable dimension, non conflictuelle.
Quand on choisit d'épouser quelqu'un ou de vivre avec quelqu'un, il y a tout de même un phénomène d'attraction, sinon pourquoi épouser une personne plutôt qu'une autre ?
-Il peut y avoir une attraction fondée sur le désir et l'attachement et, à ce moment-là, c'est une émotion conflictuelle. Il peut y avoir aussi une harmonie et une résonance différentes du désir et de l'attraction au sens ordinaire. Si cette qualité est vécue libre de toute fixation, l'énergie qui la sous-tend - qui peut être très forte - n'est plus à proprement parler du désir-attachement, mais fondamentalement l'énergie qu'est la « sagesse du discernement ». On a encore le discernement de ne pas se marier ou de ne pas entrer en relation avec n'importe qui, mais ce discernement n'est pas fondé sur le désir et l'attachement. L'absence d'émotion conflictuelle ne signifie pas du tout que tout devienne monotone, terne et plat. Les situations gardent toute leur énergie et leur coloration ; elles acquièrent même une qualité énergétique beaucoup plus vive et intense dont les énergies captées par l'ego, les émotions ordinaires, ne sont qu'un pâle reflet.
Les termes « émotion conflictuelle », et « émotion par participation » traduisent-ils tous deux le tibétain « nyeun mong pa »?
-Si l'on veut traduire le terme tibétain nyeun mong pa (écrit : nyon mongs pa), on peut utiliser en français une expression du type « émotion conflictuelle » ou « émotion perturbatrice »; on peut aussi utiliser le terme « perturbation » ou même « passion » dans son sens ancien. Ce terme nyeun mong pa renvoie toujours à l'émotion dans son caractère problématique et négatif. En français, on ne peut pas dire que toutes les émotions soient mauvaises ; il faut donc distinguer l'aspect conflictuel de l'émotion de sa qualité positive. Par exemple, en tibétain, on ne dirait pas que l'amour et la compassion sont nyeun mong pa. En français, par contre, l'amour et la compassion sont des émotions. Si l'amour et la compassion sont fondés sur l'attachement, ils tombent dans le registre des nyeun mong pa.
Mais si l'amour et la compassion ne sont pas fondés sur l'ego, on peut traduire la qualité d'ouverture non conflictuelle qui leur est sous-jacente en utilisant l'expression « émotion par participation », c'est-à-dire par participation avec l'autre. C'est une façon de faire le distinguo entre namshé (écrit : rnam shes), la conscience ordinaire, et yéshé (écrit : ye shes), la connaissance primordiale. Il y a les émotions en lesquelles namshé, la connaissance dualiste et conflictuelle domine, d'autres en lesquelles dominent le dépassement des perceptions dualistes et la participation non duelle de yéshé.
Pourquoi avoir choisi le terme « émotion par participation »?
-Il y a l'émotion qui « participe à la réalité de la situation », qui est une avec celle-ci, ou mieux, qui n'est pas différente de celle-ci, par opposition à l'émotion « qui entre en conflit avec la situation ». Le caractère négatif d'une émotion vient de la relation dualiste et conflictuelle qu'elle entretient avec la situation. Le caractère positif d'une émotion vient d'une réduction de la dualité et d'une participation intime de l'observateur à l'observé, du sujet à l'objet, du moi à l'autre, d'où l'idée de participation.
Il y a les émotions qui vont dans le sens d'un renforcement de la dualité et les émotions qui viennent d'une réduction de l'expérience dualiste. A la limite, les émotions qui seraient devenues « parfaite participation » sont les émotions non dualistes, ce sont alors les cinq yéshé, les cinq sagesses primordiales.